Le féminisme va-t-il trop loin ? 

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Billet d’humeur sur la relativité des extrêmes 

Comme toute notion de société, le féminisme engendre des réactions multiples quand on en parle à quelqu’un. Cet unique mot peut provoquer engouement ou diabolisation, amitié ou inimitiés. Bien que ce sujet ne soit pas si nouveau, il fait couler de l’encre et provoque les opinions. Je n’ai pas peur d’utiliser le mot “féminisme”. Ce n’est pas une honte pas plus qu’une provocation : je me considère comme féministe. Ce qui peut être plus embêtant, c’est que selon mon auditoire, je vais être prise comme une vieille hystérique qui vit avec des chats (et alors, est-ce que ce ne serait pas la clef du bonheur ?), une bobo-gaucho-écolo qui veut intégrer le dernier groupe social à la mode ou encore… une alliée. Cette différence de perception selon le vécu de chacun pose également la limite de ce qui est “trop” et ce qui ne l’est pas. C’est cela dont j’aimerais parler aujourd’hui. A quel moment le féminisme est “trop” ? Qu’est-ce qui sépare une féministe extrémiste d’une personne revendiquant des droits… qui lui manquent ? Y a-t-il un “bon” féminisme et un “mauvais” ? 

La relativité de la limite

J’aimerais tout d’abord rappeler que la limite vers un extrême varie selon chaque personne. Certains diront que les FEMEN sont les représentantes d’une vision qui va trop loin, d’autres vont considérer que créer des groupes de non-mixité choisie est une limite en soi. Et détrompez-vous, ce n’est pas forcément Papy qui va fustiger le groupe revendicatif aux attributs sexuels secondaires non recouverts. Selon notre éducation, nos centres d’intérêts, notre culture, nos relations, nous ne percevons pas le monde de la même manière. J’enfonce sûrement ici des portes ouvertes mais j’aimerais m’attarder sur le fait de parler et de partager des éléments autour du féminisme. Je discutais avec la mère d’amis qui rapportait ne jamais avoir rencontré de harcèlement sexuel dans sa vie et se sentait à la fois chanceuse mais aussi en décalage avec ce qui pouvait être narré par les médias depuis #metoo. Puis, la fois d’après, elle déclarait avoir réfléchi à nos discussions. Elle s’était souvenue par la suite du fils du boucher pour lequel elle travaillait en job étudiant qui avait particulièrement les mains baladeuses. Cependant, puisqu’à l’époque cela n’avait pas été relevé comme problématique ou comme un événement en soi, elle ne l’avait pas “stocké” dans sa mémoire comme étant une agression. Selon la perception de la société, des faits peuvent être banalisés et pour finir décrédibilisés. 

Notre perception dépend également des signaux qui nous sont donnés. On peut avoir l’impression que dans la loi, nous avons fait suffisamment d’avancées. Voyons, l’égalité est atteinte puisqu’on a ajouté une majuscule à la déclaration de l’homme et du citoyen ! Malheureusement, le nombre criant de féminicides, de rapport homme/femme dans les conseils d’administration, de plaintes réellement reçues en commissariat font tomber rapidement cet espoir. Alors oui, brandir ces chiffres plombants ne font pas que du bien. Mais tant qu’ils seront d’actualité, il sera important d’en parler si nous voulons faire bouger les lignes. 

 On apprend aux femmes dès leur plus jeune âge à être empathiques, attentives aux autres, à être douces et conciliantes. Cela se ressent également dans les arguments pour le féminisme. J’ai moi aussi mis en avant le fait que le féminisme était un combat pacifique, qu’il n’y avait rien à craindre de nous. Je suis toujours pour le pacifisme mais on peut s’interroger sur l’image renvoyée. Ce sont toujours ces femmes douces et calmes qui sont présentées dans cette lutte pacifique. Aurais-je dit “lutte” ? Le féminisme n’a pourtant pas toujours été une cause pacifique. A ce sujet, je vous conseille l’excellent livre d’Irene intitulé “La terreur féminisme : petit éloge du féminisme extrémiste” qui rentre parfaitement dans la thématique du jour. Dans son livre, l’autrice nous partage des récits de violences commises par des femmes et porte une réflexion sur la violence féministe et sur ses causes. Et vous, quelles sont vos limites ? Sont-elles figées ou bougent-elles au gré des réflexions ? 

Un combat toujours d’actualité ?  

Beaucoup de détracteurs du féminisme soulève la question : Est-ce que le combat féministe est toujours d’actualité ? Parce qu’à travers le monde, il reste de véritables inégalités et qu’au final, on se plaint beaucoup pour pas grande chose. On a le droit de vote, on peut travailler, on ne parle plus que des femmes en ce moment, alors qu’est-ce qu’il reste à revendiquer ? N’est-on pas dans l’abus ? 

J’aimerais déjà rappeler qu’entre une loi et l’application de la loi, il y a parfois un monde. N’étions-nous pas supposées être interdites de pantalon jusque 2013 ? Avez-vous déjà été verbalisées avant 2013 pour port de pantalons ? Ne sommes-nous pas censées pouvoir nous déplacer librement dans l’espace public ? Qui parmi vous évite de sortir le soir, prévient par un sms qu’elle est bien arrivée ou hésite à dénoncer un comportement inapproprié au sein du travail ou à la police de peur d’être plus stigmatisée qu’aidée ?

 Il est vrai que selon les pays, les combats ne sont pas les mêmes. En France, nous n’avons pas à nous battre pour avoir accès au droit de vote ou au droit de travailler et de disposer librement de notre propre argent. Est-ce pour autant une raison pour ne plus rien exiger ? Faut-il toujours tout relativiser ? Il y a encore des minorités qui sont tuées pour ce qu’elles sont. Il y a encore des endroits de la planète où une femme n’a pas son indépendance en tant qu’être humain à part entière. Il ne sert à rien de le nier. Ce n’est pas pour autant que nous sommes exempts de toutes discriminations. Il me paraît facile de balancer la patate chaude en pointant du doigt son voisin. Cela évite la remise en cause étant donné que l’autre fait pire. Et si on commençait par s’inspirer de ceux qui font mieux ? Posez ça à terre, pas besoin non plus de faire de l’auto-flagellation. Se comparer n’a pas que des effets négatifs : cela nous permet de nous positionner, d’identifier où notre société est “à la traîne” et où elle ne l’est pas. Et puis, il y a différentes manières d’arriver à l’égalité. Les moyens des uns ne sont pas ceux des autres. Se dire que c’est fini, qu’il n’y a plus rien à faire est la meilleure manière de régresser. Aucun droit n’est acquis pour toujours et les récents évènements nous le rappellent sans cesse (Vous savez, quand on parle du corps des femmes et de la sphère reproductive, prenez cela comme un exemple au hasard). 

De l’habitude : être un plastique dans l’eau

 Quand on vit dans une société patriarcale (déso pas déso pour celleux que ça hérisse de voir cet enchaînement de mots), on apprend à s’y adapter. On apprend dès son plus jeune âge que c’est quand même bienvenu d’aimer le rose quand on est une fille, que le foot c’est plutôt pour les garçons, qu’une promotion de filles cela ne peut apporter que des problèmes, etc. Fort heureusement, c’est plutôt ce qu’on apprenait quand j’étais plus jeune et beaucoup moins maintenant. On apprend les codes de la société et comment s’y conformer. A l’image de l’histoire de la grenouille. Pardon à tous⋅tes les personnes sensibles à la cause animale, ceci est uniquement narré pour l’exemple anthropomorphique. Une grenouille jetée dans une casserole d’eau quasi bouillante s’échappera immédiatement. Si cependant elle est placée dans une casserole d’eau froide ou tiède et que la température monte petit à petit : elle se sera habituée à supporter ces degrés supplémentaires et finira…cuite. C’est le même phénomène qui se passe, à mon sens, pour l’acceptation du patriarcat. Nous n’avons connu que cela et n’avons pas d’exemples de ce que cela pourrait être autrement (sans compter que le cerveau humain adore ce qu’il connaît déjà et peu ce qu’il ne connaît pas). Nous ne nous rendons même plus compte de tous les degrés insoutenables qui sont en trop. Quand on commence à s’intéresser aux arguments féministes, on peut toujours se dire au début que “ma limite s’arrête ici”. 

 “L’écart de salaire : OK. Mais pour le reste, vous abusez, non ?”

Ensuite, plus on se renseigne, plus on passe d’étapes, plus on réhabitue à des eaux tièdes. La première fois que j’ai lu au sujet de la non-mixité choisie, j’étais perplexe sur cette démarche. Maintenant, et notamment au travers d’Ell’à Brest, je suis convaincue que je n’aurai pas la même expérience avec des hommes (cis het, sans majuscule) lors des rencontres. Je n’ai foncièrement rien contre le fait qu’un membre du gang des z’hômmes (cis het, sans majuscule) soit présent. Je sais juste que je n’aurai pas forcément le même espace de parole et la même liberté pour échanger. Vous auriez dû voir ma tête quand j’ai pour la première fois entendue des discours de type “je hais les hommes”. Maintenant je peux comprendre que le groupe social “homme” n’est pas la même chose que “les hommes” et que la réponse systématique de #notallmen est problématique (Je vous l’accorde, pour celle-ci, on va un peu plus loin dans le délire. Cela nécessitera peut-être un article à part entière… si cela vous intéresse). 

PS : Je ne hais toujours pas les hommes, j’en ai même un à la maison. 

“Je préfère le terme humanisme”

De nombreuses personnes, hommes comme femmes considère que le mot “féminisme” est un problème en soi parce qu’il contient la racine du mot “femme” et est donc excluant. Ces personnes préfèrent donc le terme humaniste, présentant l’égalité des humains. Cependant, il s’agit déjà d’un courant politique valorisant le savoir et d’un courant philosophique qui tient l’homme (a priori au sens d’humain) pour la valeur suprême et revendique sa possibilité à épanouir son humanité (cf. CNTRL Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales). Le sens n’est déjà plus le même. 

Mais alors, on peut se dire que s’il y a un féminisme d’un côté, il y a possiblement un masculinisme ? Oui, cela existe, mais… ce ne sont pas deux termes équivalents. Le masculinisme est une idéologie apparue dans les années 70 considérant que les femmes dominent les hommes et qu’il faut organiser une résistance. Les masculinistes défendent l’idée que le patriarcat n’existe pas et qu’il est biologiquement naturel que les hommes soient supérieurs aux femmes. On retrouve notamment dans cette catégories les dérives des incels (célibataires involontaires), pick-up artistes et autres. Je ne suis pas sûre que ce soit le terme recherché. 

Si l’on voulait chercher un autre mot pour décrire cette recherche d’égalité, une chose pose toute de même question. Sommes-nous prêts à rechercher l’égalité si la moindre mention de la femme en tant que générique affole tout le monde ? L’origine de la démarche est bien le manque de droits des femmes : pourquoi vouloir absolument gommer toute trace de cette existence ? 

 A l’image du féminin universel : la première fois qu’on entend “Elle pleut”, on peut difficilement ne pas être choquée. L’utilisation au féminin d’éléments non genrés est tellement étrange à nos oreilles qu’on en oublie que le masculin universel est présent partout. Et pour répondre à ma collègue qui me demandait à la machine à café pourquoi on en faisait tout un plat de ces “autrices” et autres féminisations : ne croyez pas que ces mots sont des inventions farfelues modernes. La féminisation des métiers et bien d’autres formes étaient présentes dans la langue française. Mais le siècle des Lumières n’a pas été éblouissant pour tout le monde. Ces mots ont été retirés intentionnellement de notre langue. Non qu’il faille être rancunières sur le sujet, je ne vois pas en quoi ce serait un problème de les réhabiliter. “Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément” (Nicolas Boileau-Despréaux) alors pourquoi ne pas énoncer clairement ces mots féminisés ? 

Ouvrir ses esgourdes

Ce n’est pas parce qu’on est dans l’eau qu’on est un poisson. Vous pouvez aussi être une anémone de mer ou même un plastique (je vais m’arrêter là avec cette métaphore, que vous ne vous sentiez pas insulté⋅e de plastique). Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on vit dans une société patriarcale que vous devez vous y sentir bien. Bien évidemment, tout le monde veut se sentir comme un poisson. Mais peut-être que vous êtes trop habituée à l’eau douce alors qu’il vous faudrait de l’eau de mer. Et peut-être que pour transformer l’eau douce en eau de mer, il faut un peu plus que des salaires égaux. Mais ça, pris dans le courant, on ne peut pas toujours le voir. 

 Considérer qu’il y a un bon et un mauvais féminisme revient juste à se monter les un⋅e⋅s contre les autres. On continue à ne pas prendre en compte les ressentis de chacun et les origines de ces ressentis. Cela ne veut pas pour autant dire que tout ce qui est ressenti doit être soutenu et porté contre vents et marées. Je pense profondément que tout le monde a à y gagner d’avoir moins de patriarcat et plus de féminisme. Est-ce que cela résoudra tous les maux du monde ? Sûrement que non. En revanche, si cela peut déjà nous lancer vers un monde plus juste et plus respectueux des hommes et des femmes et de tout ce qui se retrouve dans ce spectre : je suis pour. 

 A mon sens, le féminisme est comme un chemin (en plus d’être une pilule à la matrix). On s’y aventure et on en apprend tout le temps. Je ne suis pas d’accord avec tout et il y a des sujets (nombreux) pour lesquels je n’ai pas statué si j’étais pour ou contre. Ce que je sais, c’est que plus je me renseigne et plus j’en apprends, plus je peux comprendre les arguments qui sont présentés et moins ils me paraissent “extrémistes”. Est-ce donc la voie vers la radicalisation qui s’ouvre à moi ? 

(Je ne pense pas)

Crédit aux livres qui ont porté cette réflexion

  • Femmes invisibles – Caroline Criado Pérez
  • Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française – Eliane Viennot
  • La terreur féministe – Irene
  • Vénère – Taous Merakchi
  • Women don’t owe you pretty – Florence Given

Ainsi que de nombreuses créatrices de contenu, podcasteuses, proches, …

Louisa

La publication a un commentaire

  1. Ester

    Bravo Louisa pour cet article! Une honnête réflexion sans barrières et sans refus.

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